vendredi 10 juin 2011

TROIS TEXTES DE YANNICK LEFEUVRE

Pour Mathieu DRIÉ

« C'est clair ! »

On l'entend partout et tout le temps. Quand notre regard happé par les portraits de Mathieu

Drié constate l' évidence de ce qu'il montre, ça semble « clair ».

Portraits saisis sur le vif des rencontres, figures de jeunes qui exhibent leurs vigueurs colorées, leurs utopies de fringues caractérielles et leurs expressions d'où transparait la nécessité d'être.

C'est apparemment facile et direct, on croit comprendre, « c'est clair ! »

Mais il les entoure, les cadre et enrobe de larges et rageuses couleurs floues. Et le doute s'installe,

le monde existe-t-il ? Y a-t-il un extérieur ?

Il raconte que là les apparences jouent leur va-tout car il soupçonne que seule la substance donne chemin à son dire. Il sent que la vibration puise dans l'âme cachée encore secrète de ses poseurs et poseuses. Contre ce flou, l'urgence de sa vivacité s'affiche afin de ne pas se faire avoir. Gestes qui le mènent vers la densité de son courageux pari d'oser le figuratif. Voie difficile où le désir d'être s'affirme contre la nécessité actuelle de paraître. La ligne de partage est mince, de l'épaisseur d'un cheveu. Il nous a mené à l'endroit de ses choix car joueur lui même, il n'oublie pas se perdre dans le heurté des conciliabules de couleurs. On se perd enfin et nous les regardons autrement ces figures peintes, pleines de vie derrière leurs apparences, pleines de soif de liberté sous les modes et humaines, très humaines dans leurs désirs d'être aimé.

Il nous a emmené dans la perte car il n'est pas d'autres chemins pour aujourd'hui s'y retrouver !


Pour Guillaume BOURQUIN

Pour le plaisir de nos yeux, l'homme des mots franchit les lignes.Moine infatigable, il transcrit selon la règle des miroirs où noir et blanc s'inverse les textes qu'il aime et qu'ainsi il sacralise. Il sait combien les mots sont les portes des idées, des seuils d'images, des rêves d'être mais il tente d'aller plus loin encore. Il donne corps aux lignes, il les métamorphose en tracés des vagues, en traits de labour, en ratures de nuages... Les lignes balbutient, se confondent, éclatent en mille soleils de sens. Les phrases dont il connaît l'émotion des cheminements possibles, il veut nous les donner en partage. Il sent bien qu'une idée qui n'est pas substance reste lettre morte.Par ce truchement visuel, notre regard saisit avec stupeur le réel du mouvement de la pensée. Elle devient sens par le détour émotionnel d'une image qui vibre, palpite et nous enracine dans l'étonnement. Il nous fait toucher concrètement du doigt l'invisible de la lecture. A nous défaire d'une lecture caduque, nous retrouvons le plaisir inouï de la sensation de l'être lisant.Il signe qu'au delà des phrases sensées nous donner à mieux penser seules les respirations, seuls les mouvements, seuls les glissements sensuels ouvriront pour de bon de nouveaux horizons.Ce geste courageux d'un homme des mots qui se risque à l'image vaut le détour car au fond de nous mêmes ces vérités qu'il nous donne à voir palpitent et piaffent d'impatience d'être enfin mises à jour. .

Pour Catherine URSIN :

En ce temps où la « terre était tohu-et-bohu et la ténèbre sur les faces de l'abîme »,

Catherine Ursin était là aussi en tant que souffle. Respiration, elle devine le serpent de l'entre deux, elle le coud à même les tôles et son rire retrace ces vérités mythiques.

Non, il n' y a pas de petites fleurs ni de petits cœurs, ça tranche, ça découpe, ça perce, ça pique

et ça rafistole !

D'ailleurs à mon avis, elle rencontre plus qu'elle ne trouve, elle accueille plus qu'elle ne cherche, elle gueule plus qu'elle n'explique et j'aime bien. Sans hésiter, elle nous indique les lieux d'où il est nécessaire de partir pour être et voir autrement le monde. Si nous parlons d'amour, c'est sexué, si on dit primitif, c'est séparer le blanc et le noir afin qu'ils s'écoutent, si on évoque l'origine, ce n'est pas pour être originale mais parce que ce qui est à l'origine est pour elle essentiel. A l'origine de son cri, de ses désirs, de sa soif de vivre...tout ça s'affirme devant nous dans toute son énergie, sa force, ses lignes de rupture et ses cassures...

et pas point barre car elle nous apprend que rien n'est perdu et que ça se répare, ça se renoue, ça se reconstruit !

Les échanges, les amours, les espérances sont à venir, à bâtir et à surtout à vivre !

Oui, il y a des serpents, des crapauds, des rats et des poissons, c'est noir, rouge, ça saigne. Elle se doute que c'est l'eau et la terre qui ont tout foisonné et elle nous dit qu'on n'y est pas pour rien aujourd'hui. C'est aujourd'hui qu'il faut crier, son temps est actuel et les femmes blessées hurlent en elle. L'art et les combats ne sont pas séparés ou si on les a séparés, il va falloir les voir et recoudre tout ça autrement!

Elle ne nous demande rien d'autre qu'à être présent à ce qu'elle nous « en-saigne ». Les enfants d'ailleurs ouvrent les yeux. Elle est proche d'eux et si son art et sa parole peuvent les éloigner de la tragédie, elle sera heureuse. Elle indique des sentiers à prendre et d'autres à éviter. Il faut prendre le temps aller au delà des dents de scie. Ce n'est pas pour faire mal, c'est pour dire « l'ainsi du réel ». L'artiste creuse à l'origine car c'est de là que viendront les transformations, les métamorphoses et les devenirs heureux. Elle y croit joyeusement et on partage ses enthousiasmes .